Az travaille chez un ostréiculteur à Sète. Les
huîtres il connaît ça par cœur, il les ouvre par centaines. Dans l’une
d’elle, Az décide de cacher une bague, pour demander sa petite amie Jess
en mariage. Elle ne dit pas oui. Heureusement, sa bande d’amis est
prête à tout pour l’aider à sortir la tête de l’eau.
«
Toi t’es un fragile », c’est sur cette expression assez connue que s’ouvre le premier film de la réalisatrice
Emma Benestan,
et plante d’emblée le décor. Dans cette première scène, deux amis
discutent en travaillant, tous deux employés dans une petite entreprise
d’ostréiculture à Sète.
Azzedine est en couple depuis
plusieurs années avec Jessica, ancienne collègue de travail devenue
actrice à succès dans des séries. Ces premiers instants décrivent le
canevas de toute comédie romantique, genre dans lequel s’inscrit
Fragile.
Une demande en mariage qui se conclue mal pour le soupirant, et tout un
parcours de reconquête qui sera le chemin de croix pour celui qui voit
son amour empêché par trop d’erreurs dans sa relation.
Fragile ressemble en tout point au
Forgetting Sarah Marshall (
Sans Sarah rien ne va !) de
Nicholas Stoller
(2008), avec Jason Segel, Kristen Bell et Mila Kunis. Un homme se fait
quitter par sa fiancée après une longue relation, elle devenue une star,
lui toujours au même point dans sa vie. Comme dans ce film américain,
le personnage masculin est très sensible et montre ses émotions de façon
très visible, loin d’une image de la virilité qui surnage en général
dans beaucoup de comédies de ce type qui ont la caractéristique d’être
très normative, genrée, s’enracinant dans des archétypes usés à l’aune
d’une société figée autour des rôles censés être portés par les hommes
et les femmes.
L’autrice souligne beaucoup ce premier aspect dans son histoire,
Lila,
amie d’enfance d’Az, le dit dès les premières minutes, les femmes n’ont
nul besoin d’être secourues par un chevalier servant, elles savent se
débrouiller seule. Tout le scénario va en ce sens, Az est élevé dans une
famille où il est le seul homme, sa mère, sa sœur et sa grand-mère
l’ont éduqué dans le respect des femmes, jusqu’à le mettre sous
l’éteignoir. Quand Jessica le quitte, sa mère lui demande s’il a bien
appliqué ses préceptes, écouter, s’intéresser, faire la cuisine. En
somme ne pas être un macho, à rebours de l’image de la masculinité
traditionnelle qui prédomine dans nombre de comédies romantiques
anglo-saxonnes.
Mais Emma Benestan fait mieux que reprendre la
recette de Nicolas Stoller, elle insuffle dans son film des éléments
très personnels, comme tout d’abord un angle social fondamental.
L’ostréiculture est une activité au niveau de l’eau, les tournages de
Jessica et les fêtes se situent dans les hauteurs. La question de la
honte de l’origine sociale, si elle n’est pas le cœur de cette histoire,
permet malgré tout de donner de la profondeur à Fragile,
qui aborde ces questionnements sans lourdeurs. Lila rappelle à Az que
dans sa quête de devenir l’homme parfait pour sa fiancée, il en a oublié
sa propre identité. Celle-ci est très présente dans le film, où s’il
flotte la magie du Sud de la France, magnifique lumière de Sète qui
n’est pas sans rappeler La Graine et le mulet d’Abdel Kéchiche, on entend également des accents orientaux, par le biais de la musique, ou de la cuisine confectionnée par Az.
La fusion de ces éléments donne une couleur
toute particulière à cette comédie estivale, qui n’oublie pas d’être
drôle et légère, mais également envoutante, par la grâce d’Oulaya Amamra, toujours parfaite. Le duo qu’elle forme avec Yasin Houicha,
nouveau visage beau et authentique, est un délice à regarder dans leur
apprentissage de la danse. Si la question de l’identité et de la
masculinité n’est pas plus creusée, elle reste extrêmement atypique dans
son traitement pour un film qui se veut populaire et divertissant.
Cette façon de questionner la place de chacun, avec en parallèle
l’éducation qui mène à ces remises en question salutaires, est centrale
dans le film. Az refuse tous les clichés masculins que lui lancent ses
amis et les met face à leurs contradictions, lui qui a été élevé
uniquement par des femmes ne veut pas reproduire une structure aliénante
pour elles. L’idée même de mariage est raillée, éliminée dès les
premiers battements du film, moquée par une grand-mère aussi drôle que
moderne.
Fragile constitue une
belle surprise au cœur de l’été, celle d’un cinéma populaire mais
exigeant qui représente le couple hétérosexuel dans ses contradictions
avec un beau renversement de perspective. Par la même occasion,
Emma Benesta ringardise tout un pan du cinéma français toujours
confortablement assis sur ses certitudes et ses archétypes, toujours
plus patriarcaux et oppressants pour les femmes.