lundi 15 mars 2021

Film - La Honte - La 46ème cérémonie des César - 2021


La 46ème cérémonie des César

Il y a un mot que j’ai beaucoup entendu et lu ce week-end suite à la 46ème cérémonie des César qui a eu lieu vendredi soir. C'est le mot "honte".
“César de la honte”, a-t-on pu lire sur les réseaux sociaux ou dans les médias, tout à la fois pour épingler les discours politisés, l’humour des différents intervenants, mais aussi le Président du CNC, Dominique Boutonnat, mis en examen pour agression sexuelle. 

Un an après que l’actrice Adèle Haenel a quitté la cérémonie (suite à la récompense du réalisateur Roman Polanski) en criant “la honte”, on peut donc en déduire que la honte est désormais le sentiment provoqué assez unanimement par les César. En tout cas, par ceux qui s’expriment sur cet événement. 

Pour ma part, je n’ai pas regardé vendredi soir, je n’ai donc pas ressenti de honte.
Mais je trouve intéressant que ce soit ce mot, et donc ce sentiment, qui ressortent en grande partie de cette soirée. Pourquoi la honte, et pas l’indignation, ou le ridicule, ou encore le scandale ? 


Indigné, scandalisé, gênée...

Par exemple, quand je suis indignée ou scandalisée, ce qui semble assez courant au XXIème siècle, ce sentiment définit un état qui m’est propre. Tel discours de cette cérémonie me met hors de moi et je le clame haut et fort. 

De la même manière, ce qui me semble ridicule suscite en moi un malaise à la vue d’un spectacle que je juge gênant, je me mets à la place de la personne sur scène et je ressens, tout en étant spectateur, le ridicule auquel s’expose l’acteur. Ce qu’on peut légitimement éprouver dès qu’on regarde quiconque sur scène, et donc tout particulièrement aux César. 

Mais la honte… la honte, c’est ce sentiment que je ressens en moi-même, seulement par rapport à moi-même. Je suis surprise par un autre, et j’ai honte de moi. Or, dans ce contexte des César, on ne dit pas “la honte” pour parler de soi, mais pour désigner ce que devrait ressentir tel individu ou telle institution. 

Paradoxalement, la honte, dans ce contexte, n’est pas éprouvée par celui qui la nomme mais elle est imposée à un autre que soi…


Moi honteux

Ce qui est donc intéressant, c’est cette manière de dire à l’autre ce qu’il devrait ressentir. Au moins, l’indignation ou la gêne ne concernent que moi, je prends la parole en mon nom pour dénoncer une situation injuste par exemple, ou je suis gênée et je me recroqueville sur mon canapé. 

Mais la honte a désormais et littéralement changé de camp, je n’ai pas honte par moi-même, on me dit que je devrais avoir honte. On me signale que parler, m’exposer, exister, penser de telle ou telle manière, est honteux en tant que tel, objectivement. 

Pourtant, dans L’Être et le Néant, Jean-Paul Sartre décrit comment naît la honte : 

“Je viens de faire un geste vulgaire : ce geste colle à moi je ne le juge ni le blâme, je le vis simplement. Mais voici tout à coup que je lève la tête : quelqu’un était là et m’a vu. Je réalise tout à coup la vulgarité de mon geste et j’ai honte”. 

C’est moi qui réalise que je devrais avoir honte. Car la honte est ma honte, et Sartre le dit aussi : celle-ci découvre “un aspect intime de mon être”. C’est une relation entre moi et moi-même, certes médiatisée par le regard d’un autre, mais pas par sa parole, pas par ses convictions, ses fantasmes ou ses idées de ce qui serait drôle, ou bon, ou normal d’être ou de faire. 

Et c’est ça le problème : cette manière de recourir à la honte pour dénoncer un comportement qui peut être honteux, mais qui, quand il ne vient pas de la personne elle-même, court le risque de n’être qu’un mot de plus. 


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