Publié en 1910, Notre jeunesse est peut-être l'écrit politique et polémique le plus accompli de Péguy. C'est dans ce livre que se trouve sa phrase célèbre que tout commence en mystique et finit en politique. Péguy dresse, en effet, un bilan de la France, un bilan de la République, un bilan de notre pays depuis la Révolution jusqu'à l'Affaire Dreyfus.
En 1913, Charles Péguy écrit un essai, publié en plusieurs fois, sur L’argent, republié donc aujourd’hui. Le contexte est très important pour lire ces pages parce que Péguy y règle un certain nombre de comptes : et notamment avec la réforme de l’enseignement porté par Gustave Lanson, spécialiste de littérature et collaborateur de Jean Jaurès. Contre cette réforme qui laisse les intérêts économiques pénétrer dans la sphère de l’enseignement, Péguy décrit et défend donc l’école qu’il a connue en dans les années 1880, celle où « les jeunes maîtres étaient donc beaux comme des hussards noirs ». Ce que propose ainsi Péguy ici et sous la forme de ses souvenirs d’école, c’est la confrontation entre deux mondes, dont l’un a disparu pour laisser advenir l’autre. Et il dépasse ainsi largement le contexte de la réforme de l’enseignement pour donner à entendre sa critique du monde moderne où l’école est devenu question d’argent : ce monde, je cite, où l’argent est maître sans limitation ni mesure, où l’argent est seul en face de l’esprit, ce monde aussi créée par la bourgeoisie qui, je cite encore, « a tout infecté et s’est mise à traiter comme une valeur de bourse le travail de l’homme ». On a là les ferments d’une conception contemporaine de la politique qui l’interroge et en pointe les limites avec des arguments moraux. Mais on a aussi deux autres choses frappantes : déjà, la manière dont procède Péguy, ce savant mélange d’autobiographie plongée dans les souvenirs à même de mettre en détresse le présent, et puis, surtout, cette manière de faire le tableau d’une époque pleine, positive, métaphysique, une époque passée et pourtant sous-tendue par le progrès.
Et là est la grande force de Péguy, non pas seulement de dire que c’était mieux avant, mais de faire tenir ensemble le passé et le progrès, et de dissocier enfin le futur de ce qui sera forcément mieux.
“L’argent” : un texte de Charles Péguy d’une brûlante actualité
Alors que la jacquerie gronde dans les campagnes, qu’au nom du profit les financiers délocalisent le travail, que le dumping social est devenu la règle même entre pays européens ces deux extraits de « L’argent ». Ce texte écrit par l’Orléanais Charles Péguy en 1913, il y a cent ans tout juste, est dune brûlante actualité. Aucun édito, aucun commentaire de la situation actuelle ne saurait le remplacer. Tout est dit.
« Pour la première fois dans l’histoire du monde, les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. Et pour être juste, il faut même dire : Pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et du même mouvement et toutes les autres puissances matérielles ensemble et dun même mouvement qui est le même ont été refoulées par une seule puissance matérielle qui est la puissance de largent. Pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles ensemble et toutes les autres puissances matérielles ensemble et d’un seul mouvement et d’un même mouvement ont reculé sur la face de la terre. Et comme une immense ligne elles ont reculé sur toute la ligne. Et pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est seul en face de l’esprit. »
Largent, Charles Péguy,
Ce texte est une longue citation de ce livre étonnant dacuité et dactualité, écrit en 1913.
« Le croira-t-on, nous avons été nourris dans un peuple gai. Dans ce temps-là un chantier était un lieu de la terre où des hommes étaient heureux. Aujourdhui un chantier est un lieu de la terre où des hommes récriminent, sen veulent, se battent ; se tuent.
De mon temps tout le monde chantait. (Excepté moi, mais jétais déjà indigne dêtre de ce temps-là.) Dans la plupart des corps de métiers on chantait. Aujourdhui on renâcle. Dans ce temps-là on ne gagnait pour ainsi dire rien. Les salaires étaient dune bassesse dont on na pas idée. Et pourtant tout le monde bouffait. Il y avait dans les plus humbles maisons une sorte daisance dont on a perdu le souvenir. Au fond on ne comptait pas. Et on navait pas à compter. Et on pouvait élever des enfants. Et on en élevait. Il ny avait pas cette espèce daffreuse strangulation économique qui à présent dannée en année nous donne un tour de plus. On ne gagnait rien ; on ne dépensait rien ; et tout le monde vivait.
Il ny avait pas cet étranglement économique daujourdhui, cette strangulation scientifique, froide, rectangulaire, régulière, propre, nette, sans une bavure, implacable, sage, commune, constante, commode comme une vertu, où il ny a rien à dire, et où celui qui est étranglé a si évidemment tort.
Alain Finkielkraut évoque Charles Péguy et présente « En terrain miné »
On ne saura jamais jusquoù allait la décence et la justesse dâme de ce peuple ; une telle finesse, une telle culture profonde ne se retrouvera plus. Ni une telle finesse et précaution de parler. Ces gens-là eussent rougi de notre meilleur ton daujourdhui, qui est le ton bourgeois. Et aujourdhui tout le monde est bourgeois.
Nous croira-t-on, et ceci revient encore au même, nous avons
connu des ouvriers qui avaient envie de travailler. On ne pensait quà
travailler. Nous avons connu des ouvriers qui le matin ne pensaient quà
travailler. Ils se levaient le matin, et à quelle heure, et ils
chantaient à lidée quils partaient travailler. A onze heures ils
chantaient en allant à la soupe. En somme cest toujours du Hugo ; et
cest toujours à Hugo quil en faut revenir : Ils allaient, ils
chantaient. Travailler était leur joie même, et la racine profonde de
leur être. Et la raison de leur être. Il y avait un honneur incroyable
du travail, le plus beau de tous les honneurs, le plus chrétien, le seul
peut-être qui se tienne debout. Cest par exemple pour cela que je dis
quun libre penseur de ce temps-là était plus chrétien quun dévot de
nos jours. Parce quun dévot de nos jours est forcément un bourgeois. Et
aujourdhui tout le monde est bourgeois.
Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen Age régissait la main et le cur. Cétait le même conservé intact en dessous. Nous avons connu ce soin poussé jusquà la perfection, égal dans lensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de louvrage bien faite poussée, maintenue jusquà ses plus extrêmes exigences. Jai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales.
[RARE] Charles PÉGUY – Une Vie, une Œuvre : 1873-1914 (France Culture, 2001)
Que reste-t-il aujourdhui de tout cela ? Comment a-t-on fait, du peuple le plus laborieux de la terre, et peut-être du seul peuple laborieux de la terre, du seul peuple peut-être qui aimait le travail pour le travail, et pour lhonneur, et pour travailler, ce peuple de saboteurs, comment a-t-on pu en faire ce peuple qui sur un chantier met toute son étude à ne pas en fiche un coup. Ce sera dans lhistoire une des plus grandes victoires, et sans doute la seule, de la démagogie bourgeoise intellectuelle. Mais il faut avouer quelle compte. Cette victoire.
Il y a eu la révolution chrétienne. Et il y a eu la révolution moderne. Voilà les deux quil faut compter. Un artisan de mon temps était un artisan de nimporte quel temps chrétien. Et sans doute peut-être de nimporte quel temps antique. Un artisan daujourdhui nest plus un artisan.
Dans ce bel honneur de métier convergeaient tous les plus beaux, tous les plus nobles sentiments. Une dignité. Une fierté. Ne jamais rien demander à personne, disaient-ils. Voilà dans quelles idées nous avons été élevés. Car demander du travail, ce nétait pas demander. Cétait le plus normalement du monde, le plus naturellement réclamer, pas même réclamer. Cétait se mettre à sa place dans un atelier. Cétait, dans une cité laborieuse, se mettre tranquillement à la place de travail qui vous attendait. Un ouvrier de ce temps-là ne savait pas ce que cest que quémander. Cest la bourgeoisie qui quémande. Cest la bourgeoisie qui, les faisant bourgeois, leur a appris à quémander. Aujourdhui dans cette insolence même et dans cette brutalité, dans cette sorte dincohérence quils apportent à leurs revendications il est très facile de sentir cette honte sourde, dêtre forcés de demander, davoir été amenés, par lévénement de lhistoire économique, à quémander. Ah oui ils demandent quelque chose à quelquun, à présent. Ils demandent même tout à tout le monde. Exiger, cest encore demander. Cest encore servir.
Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur, absolu, comme cest le propre dun honneur. Il fallait quun bâton de chaise fût bien fait. Cétait entendu. Cétait un primat. Il ne fallait pas quil fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas quil fût bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du patron. Il fallait quil fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce quon voyait. Cest le principe même des cathédrales.
Et encore cest moi qui en cherche si long, moi dégénéré. Pour eux, chez eux il ny avait pas lombre dune réflexion. Le travail était là. On travaillait bien.
Il ne sagissait pas dêtre vu ou pas vu. Cétait lêtre même du travail qui devait être bien fait. Et un sentiment incroyablement profond de ce que nous nommons aujourdhui lhonneur du sport, mais en ce temps-là répandu partout. Non seulement lidée de faire rendre le mieux, mais lidée, dans le mieux, dans le bien, de faire rendre le plus. Non seulement à qui ferait le mieux, mais à qui en ferait le plus, cétait un beau sport continuel, qui était de toutes les heures, dont la vie même était pénétrée. Tissée. Un dégoût sans fond pour louvrage mal fait. Un mépris plus que de grand seigneur pour celui qui eût mal travaillé. Mais lidée ne leur en venait même pas.
Tous les honneurs convergeaient en cet honneur. Une décence, et une finesse de langage. Un respect du foyer. Un sens du respect, de tous les respects, de lêtre même du respect. Une cérémonie pour ainsi dire constante. Dailleurs le foyer se confondait encore très souvent avec latelier et lhonneur du foyer et lhonneur de latelier était le même honneur. Cétait lhonneur du même lieu. Cétait lhonneur du même feu. Quest-ce que tout cela est devenu. Tout était un rythme et un rite et une cérémonie depuis le petit lever. Tout était un événement ; sacré. Tout était une tradition, un enseignement, tout était légué, tout était la plus sainte habitude. Tout était une élévation, intérieure, et une prière, toute la journée, le sommeil et la veille, le travail et le peu de repos, le lit et la table, la soupe et le buf, la maison et le jardin, la porte et la rue, la cour et le pas de porte, et les assiettes sur la table.
Ils disaient en riant, et pour embêter les curés, que travailler cest prier, et ils ne croyaient pas si bien dire. Tant leur travail était une prière. Et latelier un oratoire.
Tout était le long événement dun beau rite. Ils eussent été bien surpris, ces ouvriers, et quel eût été, non pas même leur dégoût, leur incrédulité, comme ils auraient cru que lon blaguait, si on leur avait dit que quelques années plus tard, dans les chantiers, les ouvriers, – les compagnons, – se proposeraient officiellement den faire le moins possible ; et quils considéreraient ça comme une grande victoire. Une telle idée pour eux, en supposant quils la pussent concevoir, ceût été porter une atteinte directe à eux-mêmes, à leur être, çaurait été douter de leur capacité, puisque çaurait été supposer quils ne rendraient pas tant quils pouvaient. Cest comme de supposer dun soldat quil ne sera pas victorieux.
Eux aussi ils vivaient dans une victoire perpétuelle, mais quelle autre victoire. Quelle même et quelle autre. Une victoire de toutes les heures du jour dans tous les jours de la vie. Un honneur égal à nimporte quel honneur militaire. Les sentiments mêmes de la garde impériale.
Et par suite ou ensemble tous les beaux sentiments adjoints ou connexes, tous les beaux sentiments dérivés et filiaux. Un respect des vieillards ; des parents, de la parenté. Un admirable respect des enfants. Naturellement un respect de la femme. (Et il faut bien le dire, puisque aujourdhui cest cela qui manque tant, un respect de la femme par la femme elle-même.) Un respect de la famille, un respect du foyer. Et surtout un goût propre et un respect du respect même. Un respect de loutil, et de la main, ce suprême outil. – Je perds ma main à travailler, disaient les vieux. Et cétait la fin des fins. Lidée quon aurait pu abîmer ses outils exprès ne leur eût pas même semblé le dernier des sacrilèges. Elle ne leur eût pas même semblé la pire des folies. Elle ne leur eût pas même semblé monstrueuse. Elle leur eût semblé la supposition la plus extravagante. Ceût été comme si on leur eût parlé de se couper la main. Loutil nétait quune main plus longue, ou plus dure, (des ongles dacier), ou plus particulièrement affectée. Une main quon sétait faite exprès pour ceci ou pour cela. Un ouvrier abîmer un outil, pour eux, ceût été, dans cette guerre, le conscrit qui se coupe le pouce.
On ne gagnait rien, on vivait de rien, on était heureux. Il ne sagit pas là-dessus de se livrer à des arithmétiques de sociologue. Cest un fait, un des rares faits que nous connaissions, que nous ayons pu embrasser, un des rares faits dont nous puissions témoigner, un des rares faits qui soit incontestable.
Notez quaujourdhui, au fond, ça ne les amuse pas de ne rien faire sur les chantiers. Ils aimeraient mieux travailler. Ils ne sont pas en vain de cette race laborieuse. Ils entendent cet appel de la race. La main qui démange, qui a envie de travailler. Le bras qui sembête, de ne rien faire. Le sang qui court dans les veines. La tête qui travaille et qui par une sorte de convoitise, anticipée, par une sorte de préemption, par une véritable anticipation sempare davance de louvrage fait. Comme leurs pères ils entendent ce sourd appel du travail qui veut être fait. Et au fond ils se dégoûtent deux-mêmes, dabîmer les outils. Mais voilà, des messieurs très bien, des savants, des bourgeois leur ont expliqué que cétait ça le socialisme, et que cétait ça la révolution. »
Largent, Charles Péguy,
Ce texte est une longue citation de ce livre étonnant dacuité et dactualité, écrit en 1913.




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