"King lécha le visage de Patricia et me tendit son mufle que je grattai entre les yeux. Le plus étroit, le plus effilé me sembla, plus que jamais, cligner amicalement. Puis le lion s'étendit sur un flanc et souleva une de ses pattes de devant afin que la petite fille prît contre lui sa place accoutumée."
L'histoire d'un amour fou entre une petite fille et un lion.
C'est à Londres, en 1943, que Joseph Kessel, conteur inégalable et premier chroniqueur de notre temps, a écrit "L'armée des ombres", qui n'est pas seulement l'un de ses chefs-d’œuvre mais le roman-symbole de la Résistance que l'auteur présente ainsi : "La France n'a plus de pain, de vin, de feu. Mais surtout elle n'a plus de lois. La désobéissance civique, la rébellion individuelle ou organisée sont devenues devoirs envers la patrie".
Jamais la France n'a fait guerre plus haute et plus belle que celles des caves où s'impriment ses journaux libres, des terrains nocturnes et des criques secrètes où elle reçoit ses amis libres et d'où partent ses enfants libres, des cellules de torture où malgré les tenailles, les épingles rougies au feu et les os broyés, des Français meurent en hommes libres.
Tout ce qu'on va lire ici a été vécu par des gens de France.
Les grandes orientations de sa vie
En Afghanistan, pays grandiose que Joseph Kessel rend aussi vivant
qu'un être humain, se situe l'action d'une des aventures romanesques les
plus belles et les plus féroces qui aient été contées. Les personnages
atteignent une dimension épique : Ouroz et sa longue marche au bout de
l'enfer... Le grand Toursène fidèle à sa légende de tchopendoz
toujours victorieux... Mokkhi, le bon sais, au destin inversé par
la haine et la découverte de la femme... Zéré qui dans l'humiliation
efface les souillures d'une misère qui date de l'origine des temps...
Et puis l'inoubliable Guardi Guedj, le conteur centenaire à qui son
peuple a donné le plus beau des noms : "Aïeul de tout le monde"...
Enfin, Jehol "le Cheval Fou", dont la présence tutélaire et "humaine"
plane sur cette chanson de geste... Ils sont de chair les héros des
Cavaliers, avec leurs sentiments abrupts et primitifs. Et pourtant le
souffle de la fable et du mythe les anime, et nourrit le roman. C'est le
merveilleux complot de la tendresse et de la dignité.
En même temps, l'aventure, la grande aventure court et chevauche d'un bout à l'autre du roman.
Elle ne s'essouffle jamais. A partir du jeu extraordinaire des steppes —
le bouzkachi — tout un univers violent, puissant, impitoyable et
magnifique, — avec ses méchants et ses justes, ses faibles et ses
forts, ses bazars, ses foules, ses grandes routes et ses
prodigieuses solitudes — imprègne chaque page d'un livre dont on ne peut
se dessaisir jusqu'à la dernière image.
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De Kaboul aux grandes steppes, le voyage à travers l'Afghanistan
ancestral et majestueux est un véritable carnet de route enivrant et
multicolore. Pourtant, au creux de ces étonnants paysages, se déroulent
de sombres drames. Pour Ouroz, le splendide tchopendoz, le cavalier
légendaire, ce sera l'apprentissage de la défaite, de la souffrance et
de la haine. Fils du grand Toursène, c'est vers son père qu'Ouroz
revient vaincu et honteux, mais plus fou, plus déterminé et plus
orgueilleux encore. Mokkhi, le bon sais, fera quant à lui la rencontre
de l'amour dans les bras de Zéré, mais avec elle, il connaîtra aussi
l'avidité, la cupidité, le goût du meurtre, puis la déchéance et le
mépris. Sur cette route interminable dont l'aridité assèche le coeur de
ceux qui l'empruntent, ils affronteront le pire d'eux-mêmes et
reviendront pervertis et perdus... pour quelle gloire ? Guardi Guedj,
celui que l'on nomme "l'aïeul de tout le monde" détient une part de
réponse : simplement parce que les hommes furent jetés sur la Terre pour
accomplir leur destin.
Joseph Kessel sur France Culture
Joseph Kessel 1898-1979 est un romancier, aventurier, journaliste et aviateur français.
Fils de Samuel Kessel, médecin juif d’origine lituanienne (à l'époque en Russie impériale) qui vint passer son doctorat à Montpellier, puis partit exercer en Amérique du Sud, il vécut en Argentine ses toutes premières années, pour être emmené à Orenbourg, en Russie, où ses parents résidèrent de 1905 à 1908, avant de revenir s’installer en France. Il fit ses études secondaires au lycée Masséna, à Nice, puis au lycée Louis-le-Grand, à Paris.
Infirmier brancardier durant quelques mois en 1914, il obtint en 1915 sa licence de lettres et se trouva engagé, à dix-sept ans, au "Journal des Débats", dans le service de politique étrangère. À la fin de 1916, Joseph Kessel choisissait de prendre part aux combats, et s’enrôlait comme engagé volontaire, d’abord dans l’artillerie, puis dans l’aviation, où il allait servir au sein de l’escadrille S.39. De cet épisode, il tirerait plus tard le sujet de son premier grand succès, "L’Équipage" (1923). Il termina la guerre par une mission en Sibérie. Dès qu’il eut atteint sa majorité, il demanda la nationalité française.
Son premier ouvrage, "La Steppe rouge" (1922) était un recueil de nouvelles sur la révolution bolchevique. Après "Mary de Cork" (1925), il publia "Les Captifs" (grand prix du roman de l’Académie française en 1927), "Nuits de princes" (1927), "Belle de jour" (1928), "Fortune carrée" (1932, qui était la version romanesque de son reportage Marché d’esclaves), "Les Enfants de la chance" (1934), "La passante du Sans-Souci" (1936), ainsi qu’une très belle biographie de Jean Mermoz (en 1939), l’aviateur héroïque qui avait été son ami. Correspondant de guerre en 1939-1940, il rejoignit après la défaite la Résistance (réseau Carte), avec son neveu Maurice Druon. Ils franchissent clandestinement les Pyrénées pour gagner Londres et s’engager dans les Forces Françaises Libres du général de Gaulle. En mai 1943, les deux hommes composaient les paroles du "Chant des Partisans", voué à devenir le chant de ralliement de la Résistance. À la Libération, il reprend son activité de grand reporter, voyagea en Palestine, en Afrique, en Birmanie, en Afghanistan. C’est ce dernier pays qui lui inspirerait son chef-d’œuvre romanesque, "Les Cavaliers" (1967). Entre-temps, il avait publié un long roman en quatre volumes, "Le Tour du malheur" (1950), ainsi que "Les Amants du Tage" (1954), "Le Lion" (1958). Joseph Kessel fut élu à l’Académie française en 1962




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